MODE (sociologie)


MODE (sociologie)
MODE (sociologie)

Le français, et diverses autres langues avec lui, désigne par le terme de mode à la fois les canons périodiquement changeants de l’élégance vestimentaire et, plus généralement, les phénomènes d’engouement qui règnent sur le vêtement, mais également sur tout ce qui touche aux «apparences» (la parure, la décoration, les manières, l’intonation, etc.) en tant qu’elles sont dotées d’un pouvoir d’expression. La langue anglaise distingue au contraire fashion , la mode semi-institutionnalisée, socialement approuvée, dont le type est la mode vestimentaire, et fad , l’engouement futile et quelque peu subversif, lui-même distingué de l’engouement en général (craze ). Il est remarquable de constater que le terme de mode semble manquer à certains auteurs anglo-saxons, qui parlent de «fad and fashion », tandis qu’au contraire certains auteurs français s’appuient sur la langue anglaise pour distinguer la mode au sens de fashion et la mode au sens de fad .

Depuis le XVe siècle, la mode alimente un flot continu de discussions morales, sociales, esthétiques, philosophiques, qui s’amplifie au XIXe et au début du XXe siècle. Des écrivains (Carlyle, Baudelaire, Mallarmé, Oscar Wilde, Proust), des sociologues et des anthropologues (Spencer, Sumner, Tarde, Veblen, Goblot, Simmel, Sapir) la prennent alors pour thème de réflexion, voyant en elle soit une modalité transitoire du style, une création futile mais attachante, soit une pourvoyeuse de nouveauté, gaspilleuse d’énergie, mais capable d’ébranler la tradition et les mœurs, pour le meilleur et pour le pire, soit, surtout, un témoignage privilégié du comportement de l’homme en société et en particulier de la soumission de l’individu aux normes collectives.

L’apport récent des sciences humaines reste largement tributaire de ces réflexions. Il les a toutefois renouvelées, sous l’influence de divers facteurs, parmi lesquels on peut citer: la mise en œuvre d’études empiriques relevant de la psychologie sociale, certains progrès dans la description et dans la formalisation sociologiques, l’application de la psychanalyse au vêtement, le développement de diverses approches relevant de la théorie de la culture. Cet apport peut s’articuler en trois directions fondamentales, selon qu’est mis en lumière l’arrière-plan anthropologique de la mode, ses fonctions sociales ou sa place parmi les faits de culture.

1. Arrière-plan anthropologique de la mode

Peut-être faut-il rechercher l’origine de la mode au-delà même de toute vie sociale. En tout état de cause, la psychobiologie du comportement paraît en mesure d’éclairer aussi bien le comportement qui consiste à suivre la mode que le choix des objets sur lesquels il s’investit. Ainsi, en l’absence de toute régulation sociale, on observe chez les singes anthropoïdes, comme d’ailleurs chez les très jeunes enfants, des jeux ritualisés obéissant à de brusques mutations. On peut d’autre part référer les objets de la mode à un certain nombre de traits isolables dont la présence sur le corps ou dans le comportement d’individus d’une espèce agit comme «stimuli déclencheurs» du comportement d’autres individus de la même espèce. Le maquillage, le vêtement, la parure, l’intonation, le port, bref ce sur quoi s’investit d’abord la mode paraît constituer pour l’homme une addition de semblables stimuli; dans cette perspective, la mode serait un «simulacre parfait» (K. Lorenz). Une telle interprétation s’accorde au fond avec la tradition selon laquelle la première fonction du vêtement est d’ordre expressif; la mode est peut-être un «gaspillage ostentatoire» (T. Veblen), mais ce gaspillage n’est pas sans fondement anthropologique. De même la psychologie sociale, si elle a aujourd’hui abandonné la notion, courante au début du XXe siècle, d’instinct d’imitation, peut reconnaître au comportement qui se manifeste dans la mode des composantes à la fois mimétiques et ludiques, ce qui inviterait à faire remonter la mode aux racines expressives de la communication sociale (E. Radar).

Si la mode proprement dite n’apparaît qu’avec la société industrielle, les pratiques qui, dans cette société, sont l’objet de modes, ont en elles-mêmes un caractère à peu près universel. Ainsi ethnologues et historiens ont relevé, dans toutes les sociétés, le caractère fondamentalement «décoratif» (J. C. Flügel), ou plutôt expressif, de la parure et du vêtement, et leur emploi comme signes de reconnaissance de l’appartenance sociale ou comme signes distinctifs du statut social (cf. aujourd’hui les uniformes et les galons). Toutefois, l’histoire du costume, par exemple, est loin de se confondre avec celle de la mode vestimentaire. Dans les sociétés traditionnelles, le port du vêtement est en général codifié et relativement stable. On note cependant, dans diverses civilisations, des périodes d’incertitude et de tension à l’égard des normes vestimentaires. C’est au cours de ces périodes, caractérisées par une certaine mobilité sociale, que l’on voit promulguer des lois somptuaires ou vestimentaires destinées à stopper au moins certaines manifestations de cette mobilité (E. B. Hurlock). D’une façon générale, le changement vestimentaire paraît avoir été très tôt un objet de conflits sociaux et idéologiques, étant considéré tantôt comme ouverture, renouvellement, progrès, tantôt comme transgression, impiété, snobisme ou décadence.

Du point de vue psychanalytique enfin, le vêtement est à la fois ce qui dissimule le corps, et en particulier les parties sexuelles, et en même temps ce qui le met en valeur et tient la curiosité sexuelle en éveil. Le vêtement a donc pour but de satisfaire des tendances contradictoires, ce qui le rend comparable au symptôme névrotique, la fonction dite de protection apparaissant dans cette perspective comme une simple rationalisation (Flügel). Selon la théorie du narcissisme, d’autre part, la pulsion autoérotique, après s’être tournée vers le corps d’autrui, tend à revenir au moins partiellement sur le corps du sujet, en même temps que celui-ci passe du comportement actif au comportement passif: il veut tout à la fois voir et être vu (l’exhibitionniste ne différant à cet égard de la normalité que parce qu’il s’arrête sur ce stade qui normalement n’est que préliminaire). Les comportements à l’égard de la mode montrent que ce double désir de voir et d’être vu est transféré sur le vêtement et partiellement sublimé. Ainsi la psychanalyse fait apparaître le vêtement comme fortement érotisé, ambivalent, et comme objet de transfert et de sublimation des tendances exhibitionnistes. Ces traits sont à rattacher aux conflits sociaux dont la mode fait l’objet.

2. La mode dans la société industrielle

Ces formes de sociabilité, ces traits de comportement ou de signification que nous révèlent l’histoire, l’anthropologie ou la psychanalyse réapparaissent dans les sociétés modernes, mais cette fois dotés d’une organisation et d’un rythme caractéristiques. Des groupes sociaux d’une extension extrêmement variable s’emparent d’une forme déterminée, en font une norme qu’ils appliquent scrupuleusement, et parfois fiévreusement, durant quelques mois ou années, puis l’abandonnent au profit d’une autre. Tel est, en particulier, le phénomène de la mode dans la société industrielle.

De la coutume à l’engouement

Pour tout ce qui concerne le port du vêtement et, en général, les modalités de symbolisation du statut social, le développement de la société industrielle s’est accompagné d’une progressive «libéralisation»; il n’existe plus guère en ce domaine de lois ni de normes de caractère obligatoire, en dehors de celles qui restreignent à des catégories déterminées d’individus le port des uniformes ou de certains vêtements de fonction. Le conformisme des comportements à l’égard de la mode vestimentaire comme à l’égard des modes en général n’en est que plus frappant. On pourrait donc être tenté de considérer la mode comme une coutume, analogue à toutes celles qui régissent la tenue, les manières, le langage, le comportement quotidien. Elle pourrait se rattacher aux institutions cérémonielles (H. Spencer), à l’étiquette, voire à la religion.

Mais alors que les institutions proprement dites sont fondamentalement régies par la tradition, la mode paraît au contraire privilégier systématiquement ce qui est nouveau; elle témoigne d’une instabilité, d’une imprévisibilité qui l’apparentent plutôt aux phénomènes de panique ou surtout d’engouement. C’est ainsi que la mode a été étudiée comme un cas particulier du comportement collectif (H. Blumer, N. Smelser). Parfois, elle en revêt l’aspect subversif, en particulier sous les régimes autoritaires, où les modes présentent souvent un caractère frondeur, voire oppositionnel. Enfin chaque mode apparaît comme un processus se déroulant assez rapidement et connaissant un certain nombre de stades successifs (R. Meyersohn et E. Katz).

Par rapport à l’engouement en général, l’engouement de mode a ceci de particulier qu’il porte sur un symbole ou sur un signe de caractère expressif dont le signifié (la chose symbolisée) est de l’ordre du prestige social, au sens le plus large du terme (Smelser). Précisément, la mode apparaît lorsque la répartition de semblables symboles s’exerce non plus selon des normes préfixées (à chacun selon son état ou selon sa condition), mais selon un système analogue à celui du marché (à chacun selon ses désirs et ses moyens). Il n’y a véritablement mode que lorsque chacun peut librement revêtir les marques extérieures du prestige social en fonction de l’évaluation qu’il en fait et de la possibilité matérielle qu’il a d’y accéder. Bien entendu, lorsqu’on analyse en termes de mode ce «marché», qui pour une part se confond avec le marché général des biens de consommation, on fait abstraction des fonctions pratiques ou autres que les symboles qui s’y échangent peuvent remplir par ailleurs: fondamentalement, la mode relève de la «consommation ostentatoire».

L’offre et la demande

Le développement contemporain de la mode n’aurait pu se produire sans qu’apparaisse une offre d’un certain type. Par exemple, la mode paraît étroitement tributaire de la production massive, selon les normes de l’économie libérale, d’ersatz: objets de consommation courante, à bon marché, imitant les matériaux traditionnellement dotés de valeur ou de prestige (or, joyaux, soie, laine, bois, etc.). Elle est également liée à une certaine organisation de la production industrielle, qui tout à la fois cherche à développer la vente au maximum, et donc à encourager l’engouement, mais également à prévoir et à contrôler l’extension de la demande; c’est à quoi tend le lancement de la mode vestimentaire par des milieux professionnels spécialisés (fashion group ), relayés par les mass media , et en particulier par les journaux de mode. Il est à noter toutefois que ce lancement est inégalement suivi de succès (Flügel, N. K. Jack et B. Schiffer). Les modalités les plus efficaces du contrôle social qui s’exerce sur la mode ne se situent probablement pas au niveau de l’offre, mais au niveau de la demande et du jeu des mécanismes informels, très actifs au sein des petits groupes de récepteurs (E. Katz et P. F. Lazarsfeld). Si l’on considère enfin que la mode se développe également dans des domaines étrangers à la production industrielle (intonations, expressions corporelles, coupes de cheveux), il apparaît clairement qu’on ne peut expliquer unilatéralement la mode par les seuls mécanismes socio-économiques de l’offre en régime capitaliste.

Depuis Herbert Spencer, de nombreux sociologues, et en particulier Simmel, ont tenté de rendre compte du rythme caractéristique de la mode par une sorte de dialectique de l’imitation et de la distinction: les classes inférieures adopteraient, dès que la chose leur est matériellement et culturellement possible, les formes extérieures de la vie sociale des classes supérieures. Celles-ci, ne pouvant plus, en régime démocratique, avoir recours aux lois somptuaires pour sauvegarder leur «distinction», seraient contraintes au changement ; et le mouvement se répéterait indéfiniment. De fait, les études de psychologie sociale font ressortir la présence de deux motivations, apparemment opposées, à suivre la mode: le souci de faire comme les autres et celui de se distinguer (Hurlock). Certaines analyses relient cette dualité de motivation à la différenciation sociale: ainsi la publicité adressée aux classes supérieures met l’accent sur la distinction des produits, celle qui s’adresse aux classes populaires insiste au contraire sur la conformité (B. Barber et L. S. Lobel). Il est probable cependant que les deux ordres de motivation coexistent chez la plupart des individus. Comment la mode pourrait-elle d’ailleurs créer des signes de distinction entre des classes et des groupes sociaux sans que ces signes agissent en même temps comme signes de reconnaissance au sein de ces classes ou de ces groupes?

La mobilité du prestige

D’autre part, les groupes sociaux qui se manifestent comme les acteurs ou les pratiquants par excellence de la mode contemporaine ne sont pas suffisamment caractérisés lorsqu’on les qualifie de supérieurs et d’inférieurs. Le fait de lancer la mode est devenu une fonction sociale différenciée dont l’exercice, institutionnalisé ou non, revient non pas à la «classe supérieure», définie en termes socio-économiques, mais à une sorte d’«élite sans pouvoir», formée d’acteurs sociaux plus ou moins «spécialisés» dans cette tâche (vedettes, artistes, milieux se situant en marge de l’intelligentsia). D’autre part, si aujourd’hui toutes les catégories sociales semblent à quelque degré touchées par la mode, c’est la classe moyenne urbaine, et non le prolétariat industriel ou la paysannerie, qui paraît le plus compulsivement attachée à la mode, ainsi qu’en général les groupes sociaux sur le statut desquels pèse quelque incertitude: jeunes travailleurs, blousons-noirs, groupes marginaux, élites occidentalisées de pays du Tiers Monde... (König). À quoi il faut sans doute ajouter les femmes. Pour Veblen, la femme doit être ici simplement considérée comme la délégataire de l’homme en lieu et place de qui elle consomme, thèse qui ne peut guère être prise à la lettre que dans une certaine forme de société bourgeoise; mais s’il semble aujourd’hui difficile de ramener la consommation des femmes en matière d’articles de mode à la seule nécessité de «tenir le rang» de leur mari, il n’en demeure pas moins que, du fait du statut social qui est en général le leur dans la société industrielle contemporaine, les femmes sont fortement «spécialisées» dans une sphère esthético-expressive qui est précisément celle où s’exercent les phénomènes de mode. L’âge est d’autre part un déterminant aussi important que le sexe: les jeunes femmes suivent plus précisément la mode que leurs aînées et exercent plus d’influence en matière d’achats de mode (Katz et Lazarsfeld). À partir de 1960 environ, des modes d’origine adolescente bouleversent le système social de la mode et produisent une attraction considérable sur d’autres classes d’âge.

Il semble enfin qu’une même mode, quelle que soit son origine, soit suivie de manière très différenciée par les différentes classes sociales. Ainsi, dans le domaine vestimentaire, même lorsque la silhouette est semblable, les matériaux, la coupe, les accessoires suffisent à maintenir un écart très perceptible entre les classes les plus aisées et les classes moyennes ou populaires. On voit mal dans ces conditions en quoi les premières auraient besoin de changer de mode pour manifester une distinction en tout état de cause acquise à leurs propres yeux.

Si donc, ce qui ne paraît guère douteux, la mode doit être reliée à la stratification sociale, il faudrait la mettre plus précisément en relation avec le type de différenciation qui s’exerce dans la société industrielle moderne. L’incessante compétition dont cette société est le théâtre, l’apparition périodique de nouveaux compétiteurs, nouvelles classes d’âge ou groupes sociaux en ascension sociale, la remise en question périodique des situations et des statuts acquis jouent sans doute un certain rôle, mais plus encore l’idéologie «libérale», valorisant à la fois l’égalité des chances et la diversité des aptitudes et des accomplissements. Bref, au-delà d’un simple mouvement de rapprochement et de fuite entre certaines classes sociales, la mode devrait être considérée comme une expression symbolique de la fluctuation des statuts sociaux.

3. Forme et sens de la mode

La mode peut être considérée comme définissant un certain système social: on cherchera en ce cas, comme l’ont fait les sociologues, à situer la mode dans l’interaction d’un certain nombre de groupes ou d’acteurs sociaux. Mais on peut également considérer la mode comme une forme plastique ou comme un ensemble signifiant. En l’absence d’une tradition de recherche en ce domaine, on ne peut que se référer à deux études importantes relevant l’une de l’anthropologie (A. L. Kroeber et J. Richardson), l’autre de la sémiotique ou sémiologie (R. Barthes), et qui l’une et l’autre concernent la mode au sens de fashion .

La mode et le temps

Kroeber et Richardson ont étudié trois siècles d’évolution du vêtement féminin ou, plus précisément, d’un certain nombre de traits du vêtement féminin, définis par des mesures telles que hauteur de la taille ou longueur de la jupe. Il apparaît tout d’abord, au terme de ces mesures, que la variation annuelle de chaque trait particulier s’exerce à l’intérieur de certaines limites, elles-mêmes soumises à une variation cyclique de longue durée, de l’ordre du siècle. Ces limites définissent d’une part un type permanent, relativement stable au cours de la période considérée, d’autre part un type aberrant, relativement instable. Au cours de leur évolution, les différents traits considérés paraissent partiellement interdépendants. Enfin, si certaines circonstances historiques (guerres, bouleversements révolutionnaires) sont susceptibles de se traduire par une grande instabilité dans les variations à court terme, le rythme profond du changement vestimentaire n’en est guère modifié.

Ces résultats pourraient introduire à une réflexion sur les rapports du «style» et de la mode, à peine ébauchée jusqu’à présent. Certaines tentatives ont été faites pour établir une parenté au niveau du «style» ou de l’évolution à long terme entre le vêtement et l’architecture (F. Kiener). On a également tenté de faire ressortir la cohérence formelle des choix accomplis d’année en année par les créateurs, professionnels ou spontanés, de la mode vestimentaire. Les travaux de Kroeber et Richardson n’excluent nullement d’ailleurs que l’on puisse établir certaines relations entre ces choix et ceux qui sont effectués en d’autres domaines, comme par exemple lorsque la mode vestimentaire fait ouvertement des emprunts aux arts plastiques, ce qui a été le cas à diverses reprises depuis la mode «Sonia Delaunay».

Néanmoins, ce qui résulte avant tout de l’enquête de Kroeber et Richardson, c’est que le changement de mode tel que nous le percevons d’année en année relève d’une rotation ou d’une alternance diachronique des formes, indépendante du cours général de l’histoire. Il n’est donc pas possible de se satisfaire de la formulation banale selon laquelle l’évolution de la mode ne ferait que refléter l’évolution des mœurs. En réalité, la mode connaît une temporalité et une évolution qui lui sont propres et, à cet égard au moins, elle présente le caractère d’un système.

Le système de la mode

C’est précisément un «système de la mode» que Roland Barthes a tenté d’établir, mais synchroniquement, et non plus diachroniquement, en recourant à une analyse structurale des énoncés concernant la mode parus au cours d’une année dans deux magazines féminins. L’analyse repose sur deux hypothèses fondamentales: d’une part, que les faits de mode sont de nature symbolique (ce que confirme en fait toute la tradition sociologique); d’autre part, que la signification des faits de mode n’apparaît pleinement que lorsque la mode est prise en charge par un langage. L’analyse porte, d’une part, sur le «code vestimentaire», la manière dont les termes signifiants utilisés par la mode s’organisent en un jeu de différences et d’oppositions pour fonder la signification; d’autre part, sur le «système rhétorique», l’élaboration idéologique dont la mode est l’objet au travers des énoncés la concernant. Certains de ces énoncés mettent en rapport le vêtement et le «monde» («sweater pour les fraîches soirées d’automne»), cachant l’arbitraire du rapport posé entre ces ordres de phénomènes sous une apparence de fonctionnalité (ce qui avait déjà été remarqué par Veblen). Les autres énoncés se contentent de noter – et par là même de notifier – les traits de mode, constituant ainsi la mode comme un «système fermé, vide et réflexif [...], sémantiquement parfait», dans lequel le sens «n’est finalement rien de plus que le signifiant lui-même». Ainsi la description de mode dissimule d’une part le signifiant sous le fonctionnel, d’autre part l’arbitraire sous le nécessaire, selon une double «rationalisation», qui fonde la mode comme une sorte de «droit naturel».

Une telle analyse ne débouche donc pas directement sur l’étude des pratiques sociales en matière de vêtement, mais plutôt sur celle de l’«imaginaire» contemporain en lequel elles se fondent. On a pu dire que cette démonstration tendant à révéler la mode comme un sens aboutit à ce que «le sens apparaît comme une mode» (Julia Kristeva). C’est en tout cas la pratique signifiante, donc en dernier recours la culture même de la société industrielle contemporaine qui sont en cause au travers de la mode, comme le laisse prévoir l’analyse sociologique à partir du moment où elle identifie la mode avec le champ d’une expression symbolique du prestige et du statut.

4. La mode dévêtue: travaux empiriques

La mode n’est pas réductible aux changements qui affectent l’habillement ou la parure. En un sens plus général, la notion désigne la transformation incessante et à tendance cyclique, dans toutes sortes de domaines, des préférences propres aux membres d’une société donnée. Ainsi entendu, le phénomène de mode est un objet central pour la sociologie car il est l’exemple le plus pur de sa question fondamentale: comment les préférences individuelles constituent-elles – ou se conforment-elles – à une préférence collective? Les recherches empiriques récentes se sont détournées de la mode vestimentaire pour s’orienter vers des matériaux plus pertinents et plus facilement exploitables, en particulier les prénoms.

Au début du XXe siècle, quand la sociologie se constituait comme discipline, la mode, qu’on en traite directement ou qu’on l’évoque à des fins d’illustration, était quasiment la référence obligée qui permettait de manifester, de la manière la plus commune, la part du social dans les comportements individuels. Comme forme de régulation sociale, comme mécanisme ou expression du changement et de la stratification, ses rapports avec les problèmes centraux de la sociologie paraissaient aller de soi. Comment expliquer alors la pauvreté des études empiriques sur le sujet, contrastant avec la caractérisation rituelle de la mode comme «phénomène social par excellence»?

Un des grands obstacles au développement de travaux empiriques a été l’identification très forte du mot «mode» à la mode vestimentaire, sinon au vêtement lui-même. La littérature sociologique ou parasociologique sur la mode s’est, avec constance, empêtrée dans les chiffons. Or la mode vestimentaire est un exemple particulièrement impur du phénomène. Le choix d’un vêtement est en partie déterminé par sa disponibilité et par son coût. De plus, dans ce cas, chacun sait (plus ou moins) qu’il se conforme (plus ou moins) à la tendance collective du moment. Or ce qui est fascinant dans le phénomène de mode, c’est qu’il est l’exemple le plus immédiat de la question centrale et éternelle de la sociologie: celle des rapports entre l’individuel et le collectif. D’un côté ce sont nos choix individuels additionnés qui forment le «goût collectif» du moment; pourtant, tout se passe comme si ces choix individuels se conformaient à ce goût collectif. Et la conformité des choix individuels au choix collectif peut être non seulement ignorée, mais redoutée.

On le voit bien dans le cas du choix d’un prénom pour son enfant, du moins au XXe siècle, depuis que la rotation rapide des préférences, et donc la ronde des prénoms à succès, est réglée par la mode. Le prénom est, à cet égard, un objet privilégié. La motivation de la plupart des parents est d’éviter à la fois un prénom trop répandu, pour bien individualiser leur enfant, et un prénom extravagant par son excès de rareté. On retrouve là cette tension entre le commun et l’excentrique, entre le souci d’originalité et celui de conformisme, qui est le ressort du mouvement de la mode. Autre avantage décisif du prénom: c’est un bien gratuit dont la consommation est obligatoire. Il est gratuit en ce double sens qu’il ne coûte rien et que son choix n’est pas déterminé par une utilité objective. Toutes ces caractéristiques distinguent le choix du prénom de tout autre acte de consommation et en font le terrain de manœuvre privilégié du phénomène de mode dans ce qu’il a de purement social.

L’étude statistique des prénoms donnés en France depuis un siècle (Besnard et Desplanques) a ainsi pu mettre en évidence que les prénoms à succès suivent tous une courbe de diffusion à peu près normale, culminant à des niveaux variés, de 2 p. 100 (deux garçons ou deux filles sur cent), jusqu’à plus de 7 p. 100, comme Michel dans les année 1940 ou Nathalie à la fin des années 1960. Il n’y a pas de prénoms proprement «classiques» dont la fréquence serait stable dans le temps, mais certains ont une carrière moins agitée, intermédiaire entre le parcours mode et le parcours classique. La durée de vie des prénoms à la mode se raccourcit de plus en plus, surtout quand il s’agit de prénoms nouveaux (d’origine anglo-américaine) ou quasi nouveaux (pratiquement inusités depuis des siècles).

Un autre avantage de ce matériau est qu’il rend possible l’étude des cycles de la mode, ce qui est extrêmement difficile pour la mode vestimentaire. Des travaux sur les prénoms dans les siècles passés (Dupâquier, Pérouas) fournissent une première base pour estimer cet aspect cyclique qui est constitutif de la mode. Après leur disparition, les prénoms de type mode subissent une période de purgatoire, variable selon le succès qu’ils ont connu, au terme de laquelle ils renaissent, quand le charme rétro de leur désuétude commence à séduire quelques aventuriers ou précurseurs. La période du cycle (distance entre les deux sommets) est de cent cinquante ans pour les prénoms en vedette. Elle est sensiblement inférieure pour ceux qui n’ont eu qu’une vogue modeste, et les grands prénoms traditionnels mettent encore moins de temps pour revenir. Un prénom a toutes les chances d’être jugé indésirable aujourd’hui s’il réunit les trois conditions suivantes: avoir atteint un niveau élevé; présenter une carrière concentrée dans le temps; s’être trouvé massivement employé entre 1890 et 1940. L’allure de la courbe de diffusion passée, combinée à la distance qui nous en sépare, est, en matière de prénoms comme en beaucoup d’autres, la clé principale de nos goûts et de nos dégoûts du moment.

L’étude précise de la carrière des prénoms détruit l’idée reçue selon laquelle la mode serait lancée par des figures prestigieuses ou des personnages célèbres.La vogue de Jules au milieu du XIXe siècle ne doit rien à la république des Jules, pas plus que celle de Philippe au culte du maréchal. Brigitte Bardot et Sylvie Vartan ne sont pour rien dans le succès de leurs prénoms, et Thierry n’a pas été lancé par Thierry la Fronde . Les médias ont, au mieux, un effet d’amplification, et leur influence s’exerce plus par imprégnation que par imitation. C’est ainsi que la vogue récente des prénoms anglo-saxons procède d’une américanisation diffuse, à laquelle la télévision contribue beaucoup, et non pas de l’impact direct des séries les plus célèbres.

Les cheminements de la mode sont plus aisés à repérer que sa source. L’innovation semble portée par un vent de nord-ouest, adoptée d’abord en haute Normandie et dans le Bassin parisien alors que le Sud-Est et l’Alsace sont à la traîne. Les grandes villes sont touchées avant les campagnes.

Mais le phénomène le plus frappant est l’existence d’écarts importants entre les catégories sociales dans la diffusion de la mode, alors qu’il s’agit d’un choix pour lequel le niveau de revenu ne peut jouer. Les cadres et professions intellectuelles supérieures sont les plus prompts dans la course à la mode suivis, dans l’ordre, par les professions intermédiaires, les artisans et commerçants, les employés, les ouvriers, enfin les agriculteurs. Les catégories les plus décalées par rapport à l’ensemble de la population – les cadres par leur avance, les agriculteurs par leur retard – sont par un effet mécanique les moins conformistes. À cela s’ajoute une préférence, dans ces deux groupes, pour des prénoms à tendance classique. Ce sont les couches moyennes (surtout les professions intermédiaires et les employés) qui sont les plus conformistes: c’est parmi elles que les prénoms à la mode atteignent leur score le plus élevé.

L’étude statistique des prénoms confirme donc globalement les théories classiques de la diffusion verticale de la mode: les classes privilégiées, les premières à adopter un produit nouveau, l’abandonnent au profit d’un autre dès qu’elles ont été suivies dans les classes moyennes, le produit se diffusant en cascade jusqu’en bas de l’échelle sociale. Mais, à côté de ce flux vertical dans la diffusion de la mode, il faut faire sa part à un flux horizontal qui procède de la fréquence des contacts avec autrui. Ainsi, les professions de l’information et du spectacle caracolent en tête, les commerçants sont en avance sur les artisans, les travailleurs sociaux sur les techniciens. Un prénom, comme n’importe quel bien de mode, se propage comme une maladie contagieuse.

Ce cheminement social des prénoms tend à se modifier et à se diversifier depuis une dizaine d’années. Les agriculteurs ont pratiquement comblé leur retard. Et surtout, on voit de nouveaux prénoms se diffuser d’emblée, et de manière préférentielle, dans les milieux populaires. Il s’agit généralement de produits d’importation, l’influence anglo-américaine étant prépondérante. À l’inverse, certains prénoms tendent à rester confinés dans les classes supérieures sans s’imposer dans l’ensemble de la population. Les clivages sociaux qui s’exprimaient essentiellement par des décalages dans l’adoption des mêmes prénoms tendent désormais à se traduire par des choix de prénoms différents. On est loin de l’uniformisation supposée de la palette sociale des goûts et des couleurs que la société de masse fondrait en une même teinte.

L’exploitation de ce matériau privilégié que sont les prénoms ne permettra peut-être pas de percer tous les mystères de la mode. Elle rendra à tout le moins possible l’élucidation de ses mécanismes, vainement recherchés dans la mode vestimentaire. Pour analyser la mode, il faut d’abord la déshabiller.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • SOCIOLOGIE DE L’ART — En dépit d’un petit nombre d’essais, plus ou moins valables, d’histoire sociale de l’art, la sociologie de l’art reste à constituer: mis à part les quelques travaux qui en sont l’annonce (au premier rang desquels ceux de Pierre Francastel), les… …   Encyclopédie Universelle

  • Mode De Vie — Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines valeurs. Le mode… …   Wikipédia en Français

  • Mode de vie canadien — Mode de vie Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines… …   Wikipédia en Français

  • Mode de vie des Québécois — Mode de vie Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines… …   Wikipédia en Français

  • Mode de vie européen — Mode de vie Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines… …   Wikipédia en Français

  • Mode de vie français — Mode de vie Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines… …   Wikipédia en Français

  • Mode de vie moderne — Mode de vie Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines… …   Wikipédia en Français

  • Mode de vie québécois — Mode de vie Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines… …   Wikipédia en Français

  • Mode de vie traditionnel — Mode de vie Le mode de vie (ou style de vie, ou encore lifestyle en anglais) est la manière de vivre d être et de penser d une personne ou d un groupe d individus. C est son comportement quotidien, sa façon de vivre autour et pour certaines… …   Wikipédia en Français

  • Sociologie des grandes ecoles — Sociologie des grandes écoles La sociologie des grandes écoles est une des branches de la sociologie, et plus particulièrement de la sociologie de l éducation, qui étudie les grandes écoles. La principale recherche sociologique sur les grandes… …   Wikipédia en Français


Share the article and excerpts

Direct link
Do a right-click on the link above
and select “Copy Link”

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.